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Deux fenêtres sur l’univers

Cette nouvelle a été écrite à l’occasion d’un concours organisé par Le petit labo de l’imaginaire en décembre 2013 (le forum est hélas mort depuis), sur le thème « Un monstre dans le placard », et a remporté le premier prix.

Les illustrations, réalisées par le Capitaine Maïtri, faisaient partie du prix.

Deux fenêtres sur l’univers

  Deux fenêtres sur l'univers

Un hurlement résonna dans la maison, brisant le silence de la nuit. Paul s’assit sur son lit en sursaut. C’était la voix de Maxence. Encore.

 Paul chercha à tâtons l’interrupteur de sa lampe de chevet, puis coula un regard à côté de lui, vers Astrid. Sa femme dormait encore. Rien d’étonnant, avec le somnifère qu’elle avait pris avant de se coucher. Fort bien, il allait s’y coller pour cette fois-ci. L’homme se glissa hors des couvertures en poussant un soupir et enfonça les pieds dans ses chaussons. Il faisait un froid de canard. Tout en se frottant les bras pour tenter vainement de se réchauffer, il trottina jusqu’à la chambre de Maxence et ouvrit doucement la porte. Le petit garçon était recroquevillé à la tête de son lit, tout tremblant et le visage couvert de larmes. En voyant le visage de son père apparaître dans l’embrasure de la porte, il poussa un petit cri de soulagement et bondit vers lui. Paul le souleva dans ses bras et demanda :

 — Eh bien alors, Maxou, qu’est-ce qui t’arrive ? Tu as fait un cauchemar ?

 L’enfant renifla en secouant la tête et répondit d’une toute petite voix :

 — Il y a un monstre dans le placard.

 Paul réprima un soupir. Ça recommençait. Il prit le ton le plus rassurant possible :

 — Mais tu sais bien que c’est pas possible, bonhomme. On a tout vérifié ensemble avant de dormir, tu te souviens.

 — Mais il est venu par un trou de ver, et il veut m’emmener dedans !

 Le père fronça les sourcils. Un trou de ver ?

 — Qui c’est qui t’a dit ça, Maxou ?

 — C’est le monstre.

 Paul ouvrit la bouche pour répondre, mais trois petits coups frappés à la porte du placard le coupèrent dans son élan. Aussitôt, Maxence se blottit contre son cou, s’agrippant à lui comme un petit chat effrayé. Le père poussa un soupir exaspéré. Il n’y avait plus de doute, c’étaient très certainement Lukas et Emma, ses deux aînés, qui s’amusaient à faire peur à leur petit frère. Il avança d’un pas décidé jusqu’au placard et ouvrit la porte avec brusquerie.

 Il se retrouva nez à nez avec une créature à la peau verdâtre, dotée de trois bras couverts de ventouses, et d’immenses yeux noirs qui luisaient étrangement.

 — Où est-ce que vous avez trouvé ce déguisement ? gronda Paul.

 Depuis son entrée au collège, Lukas avait tendance à s’approprier un peu trop facilement les affaires des autres, malgré les sermons répétés de ses parents et les privations d’argent de poche pour rembourser ses larcins.

 — Bien le bonsoir à vous, résident de la Terre, fit la créature en s’inclinant légèrement.

 Il avait poussé le bouchon jusqu’à prendre un modificateur de voix ! Ça allait barder !

 — Sors de là tout de suite !

 La créature agita doucement ses bras en répondant de sa désagréable voix métallique :

 — J’ai bien peur que ce soit impossible, humain. La Convention de Rana’ky2ez est très claire sur ce point : nul Rapporteur n’a le droit de poser le pied hors de sa station, ni d’emporter d’objet qui ne lui ont été personnellement confiés.

 Un instant, Paul songea à objecter qu’il n’était pas d’humeur à jouer. Mais son regard se posa sur les yeux de la créature. Noirs, profonds, changeants, captivants. Après tout, pourquoi pas ?

 — Oh ! Pardonnez-moi, Monsieur l’Extraterrestre. Je ne suis pas très au fait de la Convention de Ranamachintruc.

 Il accompagna cette déclaration d’un petit hochement de tête et esquissa un faible sourire.

 — Rana’ky2ez, répéta la créature avec amabilité.

 — Oui, c’est ça.

 Paul ne pouvait plus détacher son regard des yeux, pareils à deux fenêtres ouvertes sur un morceau d’univers. Lukas avait fait une jolie prise, cette fois-ci ; cela changeait agréablement des vêtements de marque et des DVDs. Cette idée le fit pouffer de rire.

 — Papa, j’ai peur ! murmura alors la voix larmoyante de Maxence, tout près de son oreille.

 Le père pouffa à nouveau. Que ce gamin était crédule ! Il reprit sa conversation avec la créature sans davantage se soucier de lui.

 — Et, donc, heu… Quel bon vent vous amène, Monsieur l’Extraterrestre ?

 — Je suis un Rapporteur au service de sa Majesté le Trémon d’Url4’mes7, répondit l’autre avec une voix exquise.

 — Vous savez que votre œil droit tire sur le rose tout en restant noir ? C’est épatant !

 — Oui, je sais.

 Paul gloussa en s’apercevant que l’autre œil évoquait plutôt le vert.

 — Papa ! gémit Maxence. Dis-lui de partir.

 — Sois poli, Maxou ! gronda Paul sans pour autant se départir de sa bonne humeur.

 Décidément, il avait bien fait de venir lui-même au lieu de réveiller Astrid. Pourquoi est-ce qu’il avait voulu envoyer Astrid, d’ailleurs ? Il cligna des yeux, un peu perdu, puis éclata de rire. La créature reprit tranquillement :

 — Sa Majesté m’a demandé de lui rapporter une demi-douzaine d’enfants humains pour les offrir à son fils. Voyez-vous, le Prince Héritier a une véritable passion pour la faune des autres planètes.

 — La faune des autres planètes ! répéta Paul en riant.

 Il en avait les larmes aux yeux.

 — Votre fils correspond parfaitement au profil demandé par Sa Majesté, enchaina l’extra-terrestre. Consentiriez-vous à me le céder ?

 Paul se figea un instant, indécis. Maxence s’agrippait de plus en plus à lui, en larmes. Pourquoi pleurait-il ? Que se passait-il ?

 — Vous le céder ? demanda-t-il, perplexe.

 Les yeux de la créature commencèrent à virer au noir-orange. Paul sentit tout son corps se détendre, et il se mit à ricaner pendant que l’extraterrestre continuait :

 — Oui, me le céder. Vous êtes bien le responsable légal de cet enfant ?

 — Le responsable légal, rit l’homme. Oui, oui, le responsable légal.

 — On peut donc considérer qu’il vous appartient et que vous pouvez l’offrir à qui vous le souhaitez.

 — Oh oui, l’offrir ! A qui je veux ! L’offrir !

 Paul pleurait de rire. Il se serait roulé par terre s’il ne tenait pas Maxence dans les bras. Le petit garçon paniquait. Il suppliait son père :

 — Papa ! Ferme la porte ! Dis-lui de partir ! Papa !

 La créature tendit deux bras vers Paul. L’homme avança vers lui, hilare.

 — Je vous l’offre ! Oh oui oui, je vous l’offre !

 Il obligea Maxence à lui lâcher le cou pour le tendre à l’extraterrestre. Le garçon se débattit de toutes ses forces, en hurlant :

 — Non ! Papa ! Je veux pas y aller ! Je veux pas y aller ! MAMAN !

 La créature saisit l’enfant par la taille et le ramena fermement dans le placard. Paul força ses petits doigts à lâcher le tissu de son pyjama auquel il s’agrippait avec l’énergie du désespoir, sans cesser un seul instant de rire.

 — MAMAN ! AU SECOURS ! MAMAN !

 — Chut ! fit Paul en lui mettant la main sur la bouche. Tu vas réveiller toute la maison !

 — MAMAAAN ! hurla le garçon à travers les doigts.

 L’extraterrestre approcha alors son troisième bras de la bouche de Maxence et appliqua une de ses ventouses sur ses lèvres. L’enfant continuait à se débattre, les yeux écarquillés de terreur, et visiblement, à s’égosiller, mais plus aucun son ne filtrait. C’était d’un comique ! Paul s’écroula par terre et se tordit de rire. Il en avait mal au ventre, c’était insupportable. Les yeux de la créature passèrent alors à une teinte noire vaguement violacée. Magnifique.

 — Merci beaucoup pour votre collaboration, humain, fit l’extra-terrestre. Sa Majesté sera ravie de votre cadeau.

 Puis il disparut dans un bref éclair de lumière, emportant avec lui le petit garçon.

 Paul resta un moment allongé par terre, plié en deux de rire. Il lui fallut de longues minutes pour retrouver son souffle et assez d’énergie pour se remettre debout. Toujours pouffant, il repartit dans le couloir en direction de sa chambre. Astrid était assise sur le lit, encore à moitié endormie, l’air soucieuse. Paul éclata de rire à cette vue.

 — Ça va ? demanda la femme.

 — Ça va très bien, assura Paul en s’asseyant sur le rebord du lit.

 Il secoua la tête, encore pris par cette furieuse envie de rire.

 — Maxou a fait un cauchemar ? insista Astrid sur un ton préoccupé.

 Paul fronça les sourcils en entendant cette question. Il chercha un peu dans son esprit, puis se tourna vers sa femme pour demander, perplexe :

 — Qui ça ?

 Deux fenêtres sur l'univers

Crédits : Illustrations réalisées par le Capitaine Maïtri et publiées sous licence Creative Commons CC-BY-NC-SA.

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