L'enfant des lions·Nouvelles

Premier soupçon

Pas de Premières lignes ce matin, mais une nouvelle écrite à l’occasion des 24 Heures de la Nouvelle, qui se déroulent en ce moment-même !

La contrainte cette année était la suivante : « Un moyen de transport doit être important pour l’intrigue. »

Cette nouvelle s’inscrit dans l’univers de L’enfant des lions ; elle raconte une partie des évènements du premier tome, mais du point de vue d’un Gardien. Ce n’est pas n’importe quel Gardien : Paterne Moussa est le père de Djimon, nouveau-venu dans la bande de copains de Marco. Tous deux joueront un rôle important dans les tomes suivants…

Premier soupçon

Paterne savoure avec délice sa bouchée de watché. Sèyidè a toujours eu  un don pour préparer ce plat à base de riz et de haricots. Le meilleur étant sans nul doute les morceaux de piment frits.

En temps, normal, Djimon raffole aussi de ce repas, mais cette fois-ci, il se contente de jouer avec les morceaux de poisson, la tête basse. Paterne réprime un soupir. Cela fait près de deux mois qu’ils sont arrivés à Banikoara, dans le nord du Bénin, et son fils n’arrive toujours pas à s’y faire. Il a dû dire adieu à ses copains, ses professeurs, sa chambre… Ses chances de remettre un jour les pieds à Parakou sont infimes – et même Paterne est bien forcé de reconnaître que la petite ville de Banikoara fait bien triste mine à côté de la capitale. Il échange un regard inquiet avec Sèyidè, et demande d’une voix douce :

— Alors, Dji, ta journée d’école s’est bien passée ?

Le garçon hausse les épaules.

— Ça va.

Pas très convaincant…

— Et tes amis ?

Djimon soupire.

— Je crois que Marco ne m’aime pas. Mais je sais pas pourquoi. Il…

Il s’interrompt deux secondes, puis reprend d’une seule traite :

— Cet après-midi, Sossou et Phiné ont dit que quand les pluies seraient terminées ils me montreraient un truc, mais lui, il n’a fait que bouder après ça. Il ne veut pas de moi dans la bande.

Paterne le sent au bord des larmes. Dès le premier jour, Djimon s’est senti attiré par ce Marco, au tempérament bien plus calme que ses camarades, et avec lequel il partage une passion pour les animaux. Mais alors qu’il croyait avoir peut-être trouvé un ami, l’autre n’a eu de cesse de rejeter chacune de ses tentatives pour se rapprocher. Sans doute influencé par le discours assez négatif de bon nombre d’habitants contre les Gardiens. On sent bien qu’ils n’ont pas souvent eu à pleurer des êtres chers tués lors d’attaques des soi-disant Résistants – des terroristes, ni plus ni moins.

Paterne cherche un instant les mots pour consoler son fils, mais la sonnerie du téléphone l’interrompt. Il jette un coup d’œil au nom qui apparaît sur l’écran de son portable et soupire. Le labo. Ces idiots ont encore dû laisser un lion s’échapper de la cage.

Il s’excuse et se rend dans son bureau pour décrocher.

— Paterne Moussa, j’écoute.

— Codjo Takpara… Je, heu…

Paterne retient un soupir agacé. Takpara est censé assurer la sécurité du laboratoire depuis sa création, mais ce n’est qu’un amateur. Il a fallu qu’il menace de faire appel a une plus haute autorité pour le convaincre de vérifier le bon fonctionnement des alarmes extérieurs – et constater à l’occasion qu’une bonne moitié était en panne. Ils comptent bien trop sur le manque d’intérêt de Banikoara aux yeux des terroristes. Cette stratégie ne peut guère marcher que le temps qu’ils découvrent l’existence du laboratoire – si ce n’est déjà fait.

— Que s’est-il passé ? finit-il par demander, comme son interlocuteur reste silencieux.

— Les lions, ils… heu…

— Quoi, les lions ?

— Ils sont partis.

Paterne se crispe en écoutant le récit de l’évasion des félins. Il leur avait pourtant dit d’augmenter la sécurité, après l’escapade de Papa l’autre jour. Que croyaient-ils ? Ces animaux ont été modifiés pour être plus intelligents, évidemment qu’ils allaient tenter de fuir après avoir découvert la mort de l’un des leurs !

Il raccroche cinq minutes plus tard et passe dans sa chambre pour renfiler son uniforme de Gardien. Quand il reparaît dans la pièce de vie, Sèyidè et Djimon le fixent, inquiets.

— Une urgence, je dois y aller, explique Paterne avec un ton navré.

Dji pâlit aussitôt.

— Des terroristes ?

Paterne s’approche et le serre contre lui pour le rassurer. Le garçon n’a pas oublié l’attaque brutale qui a coûté la vie à son grand-père, quelques années plus tôt.

— Non, bonhomme. Ne t’inquiète pas, tu es en sécurité.

Il a une pensée reconnaissante pour le Mur qui encercle la ville, maintenant la population sous contrôle et empêchant du même coup les félins de s’approcher trop près.

Sur une dernière parole de réconfort, il sort et monte dans la Jeep garée à côté de la maison. Il traverse la ville avec difficulté – les pluies diluviennes de ces dernières semaines ont rendu les rues presque impraticables. Évidemment, la ville ne dispose pas des mêmes moyens que Parakou pour les réparer. C’est aussi pour cette raison que la moitié des lampadaires est hors service. Ça, et le je-m’en-foutisme des dirigeants locaux.

Il se gare près de la Porte – l’unique ouverture découpée dans le Mur d’enceinte. De là, il devra terminer le voyage en héliavion. Aucune route ne doit trahir l’emplacement du laboratoire. Ordre du Bien-Aimé Président en personne.

Quelques minutes plus tard, Codjo Takpara l’accueille à l’entrée du complexe et entreprend de lui refaire en détails le récit de l’évasion.

— Qu’avez-vous mis en place pour les retrouver ? l’interrompt Paterne.

— Mis en place ? Heu…

Paterne soupire. Quand on l’a affecté à Banikoara avec la mission de « ramener la sécurité à un niveau correct », il ne se doutait pas que la tâche serait aussi difficile.

— Faites des équipes. Je veux que tous les héliavions décollent dans la demi-heure, qu’ils sillonnent toute la zone. Quand on les aura repérés, qu’on leur tire dessus avec des fléchettes de Dormicidine. Je les veux de retour au labo avant la fin de la nuit.

Avec un peu de chance, il sera rentré à temps pour prendre le petit-déjeuner avec Djimon. Il ne peut pas s’empêcher de penser que le garçon serait très déçu s’il apprenait que son père a passé la nuit à chasser le lion.

*

— Alors, ta journée, Dji ?

— Marco était encore absent.

Paterne sourit pour tenter de le rassurer.

— Il faut une bonne semaine pour se remettre de la dengue, tu sais. Il ne faut pas t’inquiéter. Ça ira vite mieux.

— Sa mère a encore refusé de me laisser entrer.

— Il doit être très fatigué.

— Oui, sûrement…

Paterne devine à son ton qu’il n’est pas convaincu. Depuis le premier jour de maladie du petit Marco, Djimon est allé chaque jour chez lui pour lui apporter ses devoirs, mais on ne l’a jamais laissé le voir. Il est convaincu que c’est une autre manifestation du rejet du garçon. Paterne lui-même soupçonne qu’il n’y a pas que la maladie en jeu – la dengue n’est pas contagieuse, il n’y a pas vraiment de motif à refuser une courte visite. Il compte bien en toucher deux mots aux parents du garçon quand il sera remis. Qu’ils aient une dent contre les Gardiens, il peut à la rigueur le comprendre – les privilèges dont ils jouissent en contrepartie de leur engagement suscitent souvent des jalousies – mais il ne supporte pas l’idée que son fils en fasse les frais.

Une sonnerie le détourne de ses pensées. Il consulte rapidement le message qu’il vient de recevoir.

« EQ. 3 rentrée. Fausse alerte. Lions sauvages. C.T. »

Paterne pousse un soupir résigné. Cela fait plus de dix jours que les lions se sont échappés du laboratoire, et toujours aucune trace d’eux. A deux reprises déjà – trois maintenant –, ils ont cru les avoir retrouvés, mais ce n’étaient en fait que des lions ordinaires.

Il revoit encore Codjo Takpara lui assurer que les félins reviendront d’eux-mêmes au bout de quelques jours, affamés, parce qu’ils ne savent pas chasser. Ils ne savent même pas faire le lien entre animal et nourriture, d’après les soigneurs. On y a veillé.

De toute évidence, ils sont plus malins que prévu. Plus autonomes, en tout cas. Ou ils ont trouvé de l’aide.

Demain, il prendra place dans un des héliavions chargés de la recherche, comme presque chaque jour depuis l’évasion. Il n’y croit plus vraiment, mais quel autre choix a-t-il ?

*

Le nez collé à la vitre de l’héliavion, Paterne observe le sol. La savane s’étend sous lui, parsemée de buissons et de petits bosquets. Tellement de cachettes. Si toutefois les lions sont encore dans les parages.

Dans l’habitacle règne un silence étonnant, surtout quand on sait que de l’autre côté de la paroi les hélices font un bruit assourdissant. Parfois, il se demande s’ils ne devraient pas faire les recherches au sol, à pied. Le bruit doit avertir les lions longtemps à l’avance et leur donner le temps de se cacher. Seulement, il ne donne pas cher de sa peau ni de celle des Gardiens qui l’accompagneraient s’ils se retrouvent nez à nez avec un groupe de lions en colère.

— Attendez, j’ai vu quelque chose ! s’exclame brusquement le copilote.

Fébrile, Paterne regarde dans la direction qu’il pointe. Ce sont bien des lions. Leurs lions ?

Ils les ont entendus. Au lieu de s’enfuir, comme le ferait n’importe quel groupe d’animaux face à un danger, ils se terrent au milieu des herbes hautes – comme si cela pouvait les cacher aux yeux d’un observateur venu du ciel. Ce sont eux. Forcément.

Paterne laisse échapper une exclamation étranglée. Est-ce que ce n’est pas un enfant qu’il a vu au milieu du groupe ? Il se tourne vers ses compagnons, mais aucun ne semble l’avoir remarqué.

— Ils croient qu’on ne les voit pas, ces idiots ! s’esclaffe le pilote.

Lorsque Paterne regarde à nouveau par la vitre, l’enfant a disparu, mais il est certain de l’avoir vu. Que fait-il ici, hors de la ville ? Il n’y a guère qu’une explication possible : les lions ont rencontré un groupe de terroristes. Ceci étant, ils doivent avoir du mal à les nourrir, les félins lui paraissent bien amaigris.

— On les tire ? demande un des Gardiens en brandissant son fusil à fléchettes.

Paterne hésite. La Dormicidine est un anesthésique surpuissant, très efficace pour les lions, mais aussi mortel pour les humains. Dans le cas de terroristes, les ordres sont clairs : les éliminer, sans sommation, théoriquement ce n’est donc pas un problème. Paterne est un Gardien consciencieux, il a toujours mis un point d’honneur à obéir scrupuleusement aux ordres. Mais c’est aussi un père. Si vraiment il y a un enfant là-dessous… Le visage de Djimon s’impose à lui. Il ne veut pas avoir ça sur la conscience.

— Notez l’emplacement, s’entend-il dire. Il en manque. On va leur tendre un piège pour les prendre en une seule fois.

Même si les autres sont surpris, personne ne conteste ses ordres. Il ne reste plus qu’à espérer qu’il ne fait pas une erreur, que l’enfant n’est pas en danger au milieu des lions, et que le piège fonctionnera. Sinon, il risque fort d’en prendre pour son grade.

Pendant que l’héliavion retourne en direction du laboratoire, il ne peut empêcher une idée saugrenue de s’imprimer dans son esprit.

Il n’a vu le gamin qu’une seconde, et de loin, mais il aurait juré qu’il ressemblait au petit Marco.

FIN


Image : Pixabay

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