Rencontres et festivals

Interview : Cestdoncvrai, ou l’autoédition comme une expérience

J’accueille aujourd’hui Cestdoncvrai. Derrière ce nom se cachent en réalité deux autrices, Cloé et Tat’, qui se sont lancées dans une approche radicalement différente de l’auto-édition.

Pour commencer, les filles, voulez-vous bien vous présenter aux lecteurs du blog ?

Hé bien nous sommes deux autrices et nous écrivons, à quatre mains, des histoires qui se déroulent dans un univers de science-fantasy post-apocalyptique (tout un programme !). Nous avons commencé à écrire sérieusement il y a 4 ans mais cela ne fait que deux ans que nous avons franchi le pas de la diffusion de nos œuvres grâce à internet.

Les changements que provoque ce média sur notre — notre au sens la société en général — façon de percevoir, consommer, lire, échanger, et écrire des livres nous passionnent. C’est comme un énorme terrain de jeu dans lequel tout reste à expérimenter… et ça tombe, expérimenter on adore ça.

Vous travaillez ensemble sur un cycle, la Fédération des enchanteurs… Vous nous en dites plus ?

Il s’agit d’un corpus de livres que nous écrivons ensemble (soit à quatre mains, soit avec l’une de nous deux qui « showrun » le livre et l’autre qui le relit) et qui se déroule dans un univers fantasy et futuriste.

Le pitch de départ c’est (en gros) : on prend le monde dans lequel on vit aujourd’hui, on y ajoute des sorciers et diverses créatures magiques qui vivent plus ou moins cachés des humains, puis on fait une avance rapide jusqu’aux années 2070 (une date avancée par les scientifiques actuels pour dire qu’entre la pénurie de pétrole, la surpopulation et le réchauffement climatique, ça sera la merde). Là se déroule toute une série de Cataclysmes qui vont de la pluie acide, aux glaciations massives en passant par des éruptions volcaniques et des accidents nucléaires (la fête, quoi).

C’est dans cette période que prend place le premier roman du cycle : Melody, huit ans, deux vampires et l’apocalypse.

Nouvelle avance rapide, trois cents ans après ces événements, les sorciers ont pris énormément d’importance dans l’organisation mondiale, ils tiennent les humains responsables des Cataclysmes. Les deux communautés cohabitent dans un équilibre fragile entre haine de l’autre et nécessité de collaborer pour survivre. C’est le théâtre des deux autres livres actuellement publiés : Bienvenue au Mordret’s Pub et Les résistants qui se déroulent au sein de la société sorcière.

Ce background est clairement un prétexte qui s’est tissé au fil de l’actualité contemporaine. Il y a beaucoup de choses que nous ne comprenons pas, dans le monde qui nous entoure. La fiction nous permet d’avoir une sorte de bac à sable ludique, un miroir pas si déformé de la réalité, dans lequel on peut s’interroger, s’interpeller et poser des éléments de réponses à tout un tas de questions.

Dans les livres de la Fédération, on traite de sujets de société qui nous passionnent : devoir de mémoire, transhumanisme, cohabitation des peuples, ingérence des nations, dictateurs éclairés, terrorisme ou résistance, relativité du manichéisme…

Ça peut paraître rébarbatif, dit comme ça, mais pour nous écrire c’est autant divertir que faire passer un message. La SFFF permet de faire voyager le lecteur et de l’interroger de façon moins violente sur le monde qui l’entoure.

LIBRE DIFFUSION

Vous avez commencé par publier vos textes sur des plateformes en lignes, comme Wattpad ou Scribay. Pourquoi ce choix, et que vous a-t-il apporté ?

On a écrit notre premier roman, Les résistants, au bout de deux ans de travail préparatoire et quatre mois d’écriture.

Le mettre en ligne, c’était se sortir la tête du guidon, se challenger, avoir des avis extérieurs, comparer notre niveau à celui d’autres amateurs… et obtenir de l’aide.

Au début ça n’a eu strictement aucune incidence, que ça soit sur Wattpad ou Scribay. Notre compte et notre bouquin, trop sérieux et trop long, se sont simplement noyés dans la masse.

On a persévéré et, surtout, on a cherché à apporter aux autres ce que nous nous cherchions à avoir sur ces plateformes : un regard extérieur, un avis critique. On a découvert le terme « bêta-lecture » et, de fil en aiguille, on est parvenues à monter une petite communauté autour de nos histoires.

Cela a complètement changé notre façon de voir l’écriture, la lecture et surtout la relation entre auteur et lecteur. Sur ces réseaux, les interactions sont nombreuses et décomplexées. Sur Les résistants, nous avons écrit pas moins d’un tiers du livre après sa première publication, grâce aux retours des lecteurs. Sur Melody, huit ans, deux vampires et l’apocalypse, c’est carrément la fin que nous avons revue sur suggestion d’une bonne dizaine de personnes. Sur le tome 2 de Bienvenue au Mordret’s Pub, que nous avons publié pendant six mois en écrivant les chapitres à mesure de la publication (une autre aventure rendue possible par les plateformes), une lectrice m’a un jour interpellé dans les commentaires en me disant « Bon ok, c’est bien ça, mais y’avait pas une intrigue principale ? Elle est passée où ? Tu t’égares non ? »… Et elle avait raison !

C’est encore différent de la bêta-lecture, c’est beaucoup plus spontané.

Le lecteur ne participe plus à simplement imaginer l’histoire lorsqu’il la lit, mais il peut y prendre part presque à la source du processus de création.

Avant de mettre Melody en vente, vous avez aussi fait une expérience avec des boîtes à livre… Un mot à ce sujet ?

Les boîtes à lire sont des petites bibliothèques disposées dans les rues de certaines villes. Le principe est assez simple : vous pouvez prendre n’importe quel livre, à condition d’en reposer le même nombre. Ainsi les livres voyagent librement entre les lecteurs. C’est aussi un bon moyen d’offrir une seconde vie à de vieux ouvrages. 🙂

Lorsqu’on a décidé de publier Melody sur papier, il a fallu tester des services d’impression. Nous avons conçu une maquette spéciale « boîte à lire », et, à l’issue des commandes de test, nous avions une dizaine d’épreuves, invendables, mais tout à fait lisibles. Nous sommes allées les distribuer dans les boîtes à lire de Bordeaux.

Nous espérions des retours sur ces livres ne serait-ce que pour savoir s’ils ont été remis dans des boîtes à livre… Mais non n’avons eu aucun. C’est un peu décevant mais en même temps, il faudrait inonder les boîtes de dizaines de livres pour avoir une chance de toucher quelqu’un de réceptif à la démarche !

Néanmoins l’aventure n’est pas terminée : suite à la publication de Melody et à une erreur de notre imprimeur, nous nous retrouvons avec un stock de 60 livres invendables (que nous n’avons pas payé, heureusement). Nous sommes en train de réfléchir à comment aller libérer ces livres dans de nouvelles boîtes. 😉

Finalement, vous vous êtes lancées dans l’auto-édition papier avec Melody, tout en le laissant disponible en intégralité sur les plateformes en ligne. On peut même lire le roman en entier sur votre site, ou le télécharger gratuitement. Pourquoi ce choix ? N’avez-vous pas peur que cela nuise aux ventes du livre ?

Pourquoi ce choix… hé bien, comme expliqué plus haut, les lecteurs numériques apportent énormément à nos livres et ils font à présent partie intégrante de notre processus d’écriture. Partant de là, la moindre des choses est, à notre avis, de laisser les œuvres en libre diffusion.

Nos œuvres sont, à divers degrés d’ouverture, toutes disponibles sous des licences qui permettent leur libre diffusion… Il est donc, par définition, impossible de les pirater : notre objectif c’est d’être lues, alors on ne va pas se priver de diffuser nous-mêmes nos œuvres. 🙂

À la question est-ce que cela nuit aux ventes il y a deux réponses : aux ventes numériques, oui, indubitablement. Aux ventes papier, non, bien au contraire.

Nous suivons attentivement nos chiffres de vente et nous faisons des points réguliers sur l’expérience sur notre blog. Ce qui en ressort c’est que, quitte à avoir la version numérique, si elle est gratuite, alors personne ne paiera au-dessus de 0 € pour l’acquérir. Le complètement gratuit n’a, pour le consommateur, aucune valeur.

En revanche, la présence en ligne et en intégralité de l’œuvre est vectrice d’achat papier : le livre-objet devient, en quelque sorte, un produit dérivé de l’œuvre numérique. Vous aimez l’histoire ? Vous aimez le papier ? Vous aurez certainement envie d’acheter le livre.

De fait, nous avons des lecteurs qui commencent Melody, s’arrêtent à quelques chapitres, achètent le livre et le terminent en version papier (et reviennent même voter sur Wattpad une fois le livre papier terminé).

Melody est notre premier livre auto-édité. Sans son alter ego numérique libre, nous n’aurions jamais eu la possibilité de toucher une aussi grosse communauté.

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PRIX LIBRE

Un point qui surprend dans votre approche de l’auto-édition, c’est la pratique du prix libre. Ainsi, l’ebook est disponible à partir de 0 €, le livre papier à partie de 4,5 €. Pourquoi ce choix ?

Écrire un livre coûte cher et demande un investissement considérable. Éditer un livre demande également de l’investissement… Pourtant l’objet final en lui même est loin de refléter la complexité du processus qui a mené à sa fabrication.

Donner la possibilité à l’acheteur de choisir son prix, c’est l’interpeller sur cette question : si le prix est libre, alors quelle valeur est ce que j’accorde à ce que je suis en train d’acheter ?

Comme notre livre est disponible, de base, sans contrepartie financière, le lecteur peut se faire une idée bien précise de la valeur qu’il peut/veut accorder à notre livre. Nous cherchons autant à vendre notre livre qu’à sensibiliser sur le travail (et pas seulement d’écriture) que représente l’édition d’un ouvrage.

De plus, le prix libre ne signifie pas gratuit. Le lecteur a la possibilité de ne pas payer en argent, nous considérons qu’il paie, ne serait-ce qu’en temps, lorsqu’il s’implique dans la lecture et lorsqu’il en parle autour de lui.

La diffusion, surtout en auto-édition, est quelque chose d’extrêmement coûteux en temps. Le lecteur, par un simple tweet, par un commentaire sur Goodread, Livraddict, Babelio ou BookNode nous aide tout autant (et parfois plus) qu’en nous achetant le livre. Rien n’empêche, d’ailleurs, de faire les deux : communiquer et choisir le prix que l’on met dans le livre. 🙂

Nous ne cherchons pas (pas encore ?) à vivre de nos écrits, nous cherchons à les diffuser. Bien sûr, si nos messages passent et que le lecteur a acheté le livre en euros, tant mieux ! mais ce n’est pas notre but premier. En mettant notre livre en creatives commons, en mettant notre livre à prix libre, nous cherchons à baisser les barrières qui empêchent nos idées d’être accessibles à tous. Un message se diffuse mieux s’il est libre de circuler. 🙂

Du coup, impossible de passer par les grandes plateformes de vente du style Amazon, généralement prisées par les auteurs indépendants ; le livre ne peut être commandé que sur votre site. N’avez-vous pas peur que le manque de visibilité vous desserve ?

En réalité, le livre peut également être commandé sur Amazon depuis quelques semaines et il ne tient qu’à ma motivation de le mettre en vente sur d’autres market place. Ce qui ne peut être reproduit sur ces plateformes, c’est l’expérience du prix libre.

Donc, petit à petit, nous mettons le livre en vente ailleurs et nous observons. Le bilan, sur ces deux premières semaines est assez équivoques : nous vendons toujours sur notre propre boutique… mais rien sur Amazon. Comme quoi…

Nous avons axé toute notre communication sur notre propre plateforme, nous avons spécifiquement demandé à tous les services presse contactés de bien lier notre boutique, nos articles de retour d’expérience pointent également sur notre boutique…

Vendre sur Amazon, ce serait dû au hasard, à un coup de chance. Le livre est noyé dans la masse des autres productions et n’a aucune chance d’en sortir… Partant de cela, est-ce vraiment un manque à gagner en termes de visibilité ? Il est un peu tôt pour tirer des conclusions, mais j’aurais tendance à répondre « non ». Même si c’est quelque peu contre-intuitif. La plateforme de vente importe peu, ce qui compte, c’est le travail de diffusion et le bouche-à-oreille.

Et je termine avec la question qui nous intéresse tous : est-ce que ça marche ? Quel bilan faites-vous près de trois mois après la publication de Melody ?

Le bilan est extrêmement positif !

Tout d’abord nous avons remboursé notre investissement de départ (le lot de 300 livres et la correction), donc financièrement, toutes les ventes à venir ne seront que du bénéfice.

Ensuite nous avons énormément appris… et nous apprenons toujours… de cette expérience. Nous savons vendre un livre et nous avons une idée très nette des contraintes liées à sa création, sa production et sa commercialisation. Ça ne pourra être que profitable à nos éditions futures. Nous avons aussi appris que, une fois le livre mis en vente, il reste au moins autant de travail pour le diffuser x).

Enfin, le bilan du prix libre n’en finit pas de nous surprendre. Nous n’avons vendu « que » 62 exemplaires en deux mois et demi (ce qui est déjà énorme pour une première expérience auto-éditée) mais le prix moyen d’un exemplaire oscille aux alentours des 9 €… C’est signe que le message passe, que le livre plaît et que notre démarche interpelle.

Bref, nos objectifs sont atteints. Il ne reste plus qu’une chose que nous souhaitons mettre en œuvre : trouver une librairie assez folle pour nous accompagner dans une ou plusieurs opérations de vente en prix libre. L’expérience du pixel au réel serait alors complète (et nous serions comblées).

Merci d’avoir pris le temps de répondre à mes questions ! Pour conclure, quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui envisage de se lancer dans la même démarche que vous ?

La même démarche, c’est à dire s’autoéditer sur un premier livre en testant une méthode d’auto-édition compliquée et en vendant son produit à prix libre ?

On lui dirait : Wow, contacte-nous, y’a carrément moyen qu’on passe une bonne après-midi à refaire le monde autour d’une bière !

Sinon, la démarche de s’autoéditer tout court, je pense qu’on doit pouvoir synthétiser ça en trois gros conseils :

  • Être aussi exigeant avec son livre qu’on l’est avec les livres qu’on apprécie en tant que lecteur.
  • Se fixer des objectifs atteignables et cohérents avec son projet.
  • Une fois le livre mis en vente que ça soit en édition à la demande où en se constituant un stock… ne pas perdre de vue que tout reste à faire : diffuser et vendre demande au moins autant d’énergie que de créer et produire le livre !

Merci, et je vous souhaite beaucoup de succès dans votre démarche !


Pour aller plus loin : n’hésitez pas à consulter le site de Cestdoncvrai. Les filles expliquent en détails leur démarche passionnante ; vous pouvez aussi trouver des informations sur l’univers de leurs romans, lire les romans en question, et pourquoi pas, commander un exemplaire papier de Melody ! En plus, elles ont lancé un concours pour gagner un exemplaire papier de Melody… en lisant la version numérique !


Images : utilisées avec l’autorisation de Cestdoncvrai

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