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La pire des excuses

[Importé depuis Eklablog]

Cette nouvelle, qui s’inscrit dans la série consacrée à l’Archipel aux Délices, a été écrite dans le cadre des 24 heures de la nouvelle. Le principe : écrire une nouvelle d’au moins 5000 caractères en 24 heures, et pas une minute de plus, relecture et corrections comprises.

Pour corser l’affaire, une contrainte est tirée au sort juste avant le début des 24 heures. Cette année, la contrainte était la suivante :

« L’histoire doit intégrer un lieu abandonné depuis un certain temps. Que ce soit juste une pièce oubliée, un château en ruine, une ancienne station de métro désaffectée ou encore un vieux jardin en friche par exemple. »

Je vous encourage vivement à aller faire un tour sur le site pour voir les nouvelles des autres participants, ainsi que celles des deux années passées.

La pire des excuses

La demeure se dressait de toute sa hauteur au milieu des arbres centenaires et des broussailles sans doute pas loin d’être aussi vieilles. Probablement était-elle même plus impressionnante à l’époque où elle avait encore son toit.

D’innombrables légendes couraient sur cette bâtisse parmi les élèves de l’école de la Gloire-au-Phénix. Certains disaient qu’elle avait été jadis un château, duquel le grand roi Tamat Ier dirigeait l’Archipel aux Délices avec bonté et tolérance. Mais un cousin jaloux avait lancé une malédiction sur le monarque, provoquant un incendie meurtrier. Pour d’autres, elle avait été la prison du fameux cousin, jusqu’à ce que quelqu’un décide qu’une mort accidentelle dans un désastre tout aussi accidentel serait plus simple à organiser qu’un procès en bonne et due forme. On parlait aussi d’une maîtresse du roi, d’un odieux magicien ou encore d’un vieil homme acariâtre. Une seule chose était sûre : cette majestueuse maison avait brûlé, corps et biens, et tous ceux qui avaient osé s’aventurer dans son enceinte depuis en avaient subi de funestes conséquences.

Le petit Guilben Tomek était douloureusement conscient de cette dernière réalité, alors qu’autour de lui, une demi-douzaine de camarades de classe le mettaient au défi de braver l’interdit.

— C’est facile, affirma le gros Witel Palino. Tu as juste à pousser la barrière, faire le tour de la maison, et revenir.

— Tu n’as même pas besoin de rentrer dedans ! renchérit Franto Piwif.

Et les autres d’approuver avec enthousiasme. Mais Guilben hésitait toujours. Être accepté parmi la bande la plus en vue de l’école valait-il vraiment le risque d’encourir une malédiction ? N’était-il pas le fils de l’honorable juge Tomek, respecté dans toute la ville pour sa droiture, son franc-parler et son incroyable coup de fourchette ? Quel besoin avait-il d’appartenir à une bande de riches héritiers insolents et admirés ?

— Il a peur ! s’esclaffa Bilen Lami.

Franto, Witel et tous les autres se mirent à rire. Guilben se crispa. Comment osaient-ils ? Il n’avait pas peur, loin de là, il était prudent ! Mais avec cet imbécile de Lami dans les parages, il ne pouvait pas se permettre la moindre erreur. Il connaissait trop bien les talents de commère de son aînée, Amamilia, la meilleure amie de sa propre grande sœur Eziléa. Bilen prenait hélas le même chemin. Guilben ne tenait pas à voir son nom sali, traîné dans la boue, entaché par cette odieuse accusation de lâcheté.

Prenant une inspiration, il avança d’un pas et poussa le grand portail en fer forgé. Ce dernier s’ouvrit dans un grincement à dresser les cheveux sur la tête. Tous les enfants se turent, dans l’expectative.

Il fit un pas, un deuxième. À présent, il se trouvait dans l’enceinte. Il s’arrêta et attendit quelques secondes, retenant son souffle. Rien ne se produisit. Pas d’éclair, pas de coup de tonnerre, pas même une envolée d’oiseaux de mauvais augure. Décevant.

Guilben s’autorisa un petit haussement d’épaules dédaigneux, puis reprit son chemin. Contourner la maison, avaient-ils dit. Plus facile à dire qu’à faire. Il fallait se frayer un chemin au milieu d’herbes presque aussi hautes que lui, éviter soigneusement les ronces sous peine de se retrouver avec un accroc au pantalon qui lui vaudrait de terribles réprimandes maternelles, et s’efforcer de ne pas se prendre le pied dans les racines noueuses qui sillonnaient le jardin. Le tout, sans trop traîner ; ses parents devaient déjà commencer à se demander pourquoi il mettait tant de temps à rentrer de l’école.

À mesure qu’il avançait dans la jungle sauvage qu’il l’entourait, il se détendit tout à fait. Le Grand Phénix était avec lui : l’endroit était certes abandonné depuis des lustres et sans doute dangereux, mais en définitive, rien n’indiquait qu’il puisse être maudit.

La curiosité finit par le pousser à s’approcher de la maison. De près, elle faisait tout de suite moins grandiose. Les pierres étaient noircies par les flammes, et par les fenêtres béantes on apercevait un dédale de poutres et de planches à demi calcinées. Malgré le temps écoulé, on pouvait encore sentir l’odeur de brûlé, comme un fumet fantôme qui refusait de se laisser oublier.

Alors qu’il s’apprêtait à retourner vers le simulacre de chemin qui faisait le tour du jardin, un détail accrocha son œil. Au milieu de tout ce noir et ces nuances de fumé, n’était-ce pas du rouge éclatant qu’il distinguait par là-bas, sous les restes d’un escalier chancelant ? Guilben hésita un instant, songeant aux traces cendreuses qu’il aurait bien du mal à justifier au moment où sa mère inspecterait son uniforme. Mais il voulait voir cette curiosité de plus près. Sans parler de cette incroyable occasion d’en remontrer à ses camarades qui l’attendaient au dehors. Guilben Tomek, le seul à avoir eu le courage de pénétrer dans la demeure maudite… Cela sonnait bien.

Le garçon fit glisser son cartable de son dos et le posa contre le mur, puis se hissa sur le rebord de la fenêtre. Il testa la poutre qui passait juste de l’autre côté et, satisfait, entreprit de la parcourir jusqu’au milieu de la pièce. Là, il dut se glisser sous un enchevêtrement qui menaçait de s’écrouler à tout moment, puis escalader les restes d’un piano à queue. Enfin, il arriva au pied de l’escalier, et ne put réprimer un cri de ravissement en découvrant ce qui s’y trouvait.

Un nid de phénix.

Mieux, un nid de phénix, avec un œuf au milieu ! Voilà qui expliquait peut-être l’incendie qui avait ravagé l’endroit…

Guilben s’accroupit, sans plus songer à l’état de son uniforme. Le mal était déjà fait, de toute façon. Du bout des doigts, il effleura la coquille rouge et or. Elle était étonnamment chaude. Mais était-ce vraiment si étonnant pour un oiseau de feu ?

Le garçon ne pouvait croire à sa chance. Trouver un phénix sauvage, ici, à deux pâtés de maisons de chez lui, alors qu’ils étaient réputés disparus depuis des années. Enfin, non, pas disparus. Capturés, plutôt. La mode des lampes à phénix avait poussé les chasseurs à récupérer tous ceux qu’ils pouvaient, pour les enfermer dans des globes de verre et les vendre aux plus illustres personnages de l’Archipel. Depuis plus de dix ans, personne n’en trouvait plus.

Il n’hésita pas une seconde. Guilben Tomek, le premier à trouver un œuf de phénix en dix ans. Le Grand Phénix devait l’avoir à la bonne… Il s’empara de la fragile petite sphère et entreprit prudemment le chemin du retour. Il ne fallait pas faire tomber son précieux fardeau. Après ce qui lui parut une éternité passée à se contorsionner entre les vestiges de la demeure, le garçon parvint enfin à revenir là où il avait abandonné son cartable.

Il hésita un instant. Ses camarades ne voyaient sûrement pas ce qu’il avait dans les mains, il avait donc encore la possibilité de le cacher. S’il leur montrait sa trouvaille, il deviendrait célèbre dans la cour de l’école. Sauf si ce parvenu de Franto Piwif décidait de s’attribuer tous les honneurs, comme souvent. S’il choisissait de dissimuler son trésor, par contre, il pourrait s’arranger pour s’en vanter à un moment où personne ne pourrait lui voler la vedette. Ou bien, en tirer un bon prix en le revendant au marché noir. Il suffirait de s’introduire dans le bureau de son père et de fouiller ses dossiers sur les contrebandiers pour trouver des noms de clients potentiels.

Sa décision prise, Guilben ouvrit son cartable et glissa l’œuf dedans, bien calé par la trousse pour ne pas risquer un accident. Puis il reprit son périple à travers le jardin en friche.

Ses camarades l’attendaient au portail, visiblement impressionnés de l’avoir vu se risquer à l’intérieur, mais tentant vainement de ne rien en montrer. Guilben se contenta de répondre par un haussement d’épaules à leurs questions intriguées, et ne tarda pas à les quitter, sous prétexte d’un long devoir à rédiger pour le lendemain.

#

Comme il s’y attendait, sa mère, la respectable Madame Tomek, fut horrifiée par son allure débraillée. Malgré les efforts de Guilben, son uniforme était percé en plusieurs endroits, et couvert de cendres et de morceaux de brindilles. Malheureusement pour lui, Madame Tomek venait justement de subir une série de contrariétés diverses, et celle-ci fut la goutte en trop. Elle houspilla le garçon avec une colère qu’il n’aurait jamais crue possible, le priva de sortie ad vitam aeternam et, comble de l’horreur, l’envoya dans sa chambre sans autoriser le moindre quatre-heures.

Le doute commença à l’étreindre quand il pénétra dans sa chambre, anormalement rangée. Où étaient passés tous ses jouets, ses vêtements entassés sur la chaise, ses livres étalés par terre ? Le cœur battant, il commença à ouvrir tous ses placards, pour se rendre à l’évidence : sa mère avait fini par mettre à exécution sa menace de jeter aux ordures tout ce qui n’était pas correctement rangé.

La mort dans l’âme et les larmes aux yeux, il finit par se résoudre à s’installer à son bureau pour faire ses devoirs. En ouvrant son cartable, il revit le bel œuf de phénix, ce qui apaisa un peu son chagrin. Il avait peut-être perdu beaucoup de biens inestimables – à commencer par sa collection de queues de lézards – mais son plus précieux trésor était toujours là. Il l’installa soigneusement devant lui sur son bureau, puis sortit de son cartable les affaires dont il avait besoin pour ses devoirs.

Nouvelle déconvenue : son livre d’Histoire, dont il avait absolument besoin pour une rédaction, avait vraisemblablement été jeté avec le reste. Cette fois-ci, ce fut un regard franchement soupçonneux que Guilben jeta à l’œuf de phénix. Cette histoire de malédiction était-elle vraie, après tout ?

Le garçon se résolut à entamer sa rédaction en se basant sur ses souvenirs plutôt épars des cours, regrettant déjà d’avoir laissé ses pensées vagabonder lors de cette leçon cruciale. Deux heures plus tard, il approchait péniblement du mot fin quand la cloche du repas sonna. Affamé après l’absence de goûter, Guilben se leva d’un coup et, par malheur, renversa son encrier dans un geste maladroit. Au comble de l’horreur, il regarda le fruit de ses efforts acharnés se noyer dans l’encre noire.

Pris d’une subite frayeur, il se précipita à la fenêtre. Au loin, à l’ouest, le grand oiseau de feu qui illuminait le ciel dans la journée s’apprêtait à plonger dans l’océan, marquant ainsi le début de la nuit. Guilben se laissa tomber à genoux, en larmes.

— Pardon, Grand Phénix, pardon ! Je ne savais pas !

La seconde d’après, un appel impérieux le fit se relever brusquement. Mieux valait ne pas arriver en retard au dîner !

Évidemment, Guilben eut droit à de nouvelles réprimandes pour les taches d’encre sur ses habits, auxquelles vinrent s’ajouter les remontrances de son père qui avait entretemps appris son inqualifiable conduite de l’après-midi. Sa sœur Eziléa était particulièrement en forme ce soir-là, et l’abreuva de remarques mesquines sans que qui que ce soit le lui reproche une seule fois. Pour ne rien arranger, le couvercle de la salière ne trouva rien de mieux à faire que tomber au moment où le garçon l’agitait au dessus de son assiette. Ses parents, inflexibles, n’acceptèrent pas qu’il demande une nouvelle portion, ni qu’il laisse la moindre bouchée de cet immangeable repas de côté.

Privé de dessert pour une obscure raison, le garçon retourna à son bureau pour reprendre sa rédaction depuis le départ. Tandis qu’il écrivait, il avait le sentiment fou d’être observé par l’œuf de phénix. Il lui trouvait un air réprobateur. Et cruel. Sadique. Revêche. Un peu comme sa mère en définitive. En plus joli.

Il finit par venir à bout de sa rédaction, malgré une plume cassée et une sévère pénurie d’encre. Le garçon prit soin de la ranger soigneusement dans son cartable. Il aurait été trop bête de l’oublier le lendemain, d’autant que Monsieur Sansino se montrait impitoyable avec ceux qui rendaient leurs devoirs en retard. Après une dernière œillade méfiante, il se mit au lit, priant pour qu’il n’y ait plus aucune catastrophe.

Naturellement, cela aurait été trop beau. Au milieu de la nuit, les litres d’eau absorbés pour lutter contre le sel le réveillèrent, trop tard hélas pour lui éviter la honte suprême.

#

Quand, en se préparant le matin, Guilben réalisa que le seul uniforme présentable qu’il lui restait était celui de l’année précédente, trop petit de dix centimètres, il décida d’agir. Il ne voyait qu’une solution pour mettre fin à la malédiction : il devait ramener l’œuf à la maison abandonnée. Il emballa soigneusement l’objet de malheur dans ses feuilles gâchées de la veille et le glissa dans son cartable. La maison était sur le chemin de l’école ; il s’y arrêterait en passant.

L’œuf fit des siennes avant qu’il arrive jusque-là. Dans un instant d’horreur, Guilben entendit un craquement terrifiant. Un coup d’œil à l’intérieur lui confirma l’effrayante vérité : le phénix était en train d’éclore. Il n’osait pas imaginer les dégâts que pourrait causer l’oisillon s’il parvenait à sortir de sa coquille à l’intérieur du cartable. À tous les coups, la rédaction d’Histoire serait déchirée par ses serres ou son bec, sans parler des livres et des cahiers. Et si quelqu’un le voyait lâcher un phénix en pleine rue, il risquait gros. On l’accuserait probablement de l’avoir volé quelque part. Le fils de l’honorable juge Tomek, jeté en prison pour contrebande.

Le garçon se hâta de refermer soigneusement son cartable, et se mit à courir. Il devait se dépêcher d’arriver à cette maudite maison, et se débarrasser de cet œuf maudit, pour enfin aller rendre cette maudite rédaction à ce professeur malfaisant !

À mi-chemin, il commença à entendre un bruit étrange. Comme une allumette qu’on craque.

Trois pas plus loin, il se mit à sentir une odeur de brûlé.

Il lui fallut encore une dizaine de pas pour sentir la chaleur dans son dos et comprendre. Il aurait dû faire attention à laisser le phénix respirer ! Se sentant mourir, l’oisillon à peine éclos avait commencé sa combustion.

Guilben parcourut les derniers mètres au pas de course, le cartable tenu à bout de bras. Il laissait derrière lui un sillage de fumée.

Arrivé devant la grille de la maison en ruines, il balança son cartable par-dessus le portail, et resta là, les bras ballants, à l’observer flamber joyeusement.

Il allait avoir droit à une sacrée correction.

Au bout d’un moment, dépité, désespéré, le garçon se remit en marche vers l’école. Il était en retard, n’avait pas ses affaires, et portait un uniforme trop petit et noirci dans le dos. Son entrée dans la salle de classe fut remarquée. En allant s’assoir sous les murmures moqueurs de ses camarades, Guilben lança un regard mauvais aux idiots qui l’avaient mis dans cette situation désastreuse.

Curieusement, Monsieur Sansino ne parut pas remarquer son allure inhabituelle. Guilben se surprit un instant à espérer que cela avait fonctionné, que la malédiction était levée.

Cet espoir retomba l’instant d’après, quand le professeur lui demanda de sortir son livre d’Histoire à la page du cours. Les épaules basses, le garçon répondit :

— Je ne l’ai pas, Monsieur.

Monsieur Sansino haussa un sourcil et griffonna quelques mots sur son cahier. Puis il remarqua sur un ton acide :

— J’ose espérer que vous n’avez pas aussi oublié de faire votre devoir, Monsieur Tomek…

Guilben sentit les larmes lui monter aux yeux. C’était tellement injuste. Il essaya d’expliquer :

— Oh non, Monsieur, je l’ai fait, deux fois, Monsieur.

— Je me contenterai d’une fois, répliqua le professeur sans aucune pitié.

Il s’approcha et tendit la main, le sourcil haussé, comme pour mettre au défi le garçon de produire une troisième rédaction dans la seconde. Guilben continua :

— Vous n’allez jamais me croire, Monsieur…

Avec des trémolos dans la voix, il se lamenta :

— Je suis maudit !

Monsieur Sansino laissa passer quelques secondes – une éternité – sans manifester la moindre réaction. Cette attente était la pire des tortures. Puis, finalement, sans se presser, il consentit à faire un commentaire.

— En effet.

Tandis qu’il retournait à son bureau pour ajouter une nouvelle note à son cahier, sans doute un zéro pointé, Guilben se demanda à laquelle de ses deux dernières affirmations le professeur avait vraiment répondu.

Probablement au deux.

 FIN

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