Publié dans Nouvelles

L’inventeur

Cette nouvelle a été écrite à l’occasion d’un petit concours en famille, comme nous aimons en faire à l’occasion.

Ces concours ont lieu en moyenne une fois par an. Après lecture de l’ensemble des nouvelles, chacun attribue un classement aux textes (sans voter pour le sien, naturellement), puis on réuni tout ça pour désigner un vainqueur. Premier prix : un paquet de bonbons payé par les perdants !

Il y a des contraintes à respecter, bien sûr – sinon ce ne serait pas drôle !

Dans ce cas précis, il s’agissait des mots suivants à caser dans le texte : contrepèterie, casse-noisettes, mordoré, amphore, hertz, graffitis, pénultième.

Je ne gagne jamais les concours en famille, et celui-ci n’a pas fait exception à la règle, bien que pour une fois je m’en sois sortie en relativement bonne position. (Malheureusement, je n’arrive plus à remettre la main sur les résultats, je ne sais plus combien j’étais classée exactement.) Néanmoins, j’aime bien ce petit texte, aussi j’ai décidé de le partager avec vous.

L’inventeur

 

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Photo de ChrononautClub, publiée sous licence CC BY-NC-SA 2.0

Joséphine de Rochediseux remontait l’allée du manoir familial avec le pas sûr de celle qui l’avait déjà arpentée des centaines de fois. Elle profitait régulièrement de ses moments libres pour rendre une petite visite à son grand-père, qui vivait seul ou presque dans cette grande bâtisse depuis des années.

Arrivée devant la porte, elle actionna le carillon et attendit patiemment que l’on vienne lui ouvrir. Moins d’une minute plus tard, la lourde porte en bois s’effaçait devant un grand homme en uniforme noir.

— Bonjour Aimery, le salua la jeune fille en pénétrant dans le vestibule.

— Bonjour Mademoiselle, répondit le majordome avec son sérieux habituel.

Joséphine le laissa lui retirer son manteau, puis demanda avec un sourire :

— Je suppose que mon grand-père est dans son atelier…

— En effet, Mademoiselle. Monsieur s’y est enfermé tôt ce matin et n’a pas voulu en sortir pour le déjeuner.

La jeune fille fronça les sourcils. Eustache de Rochediseux avait toujours été considéré comme un original, plus intéressé par ses recherches que par quoi que ce soit d’autre, mais il était tout de même rare qu’il manque un repas. Elle remercia rapidement Aimery puis se dirigea à grands pas vers la salle de réception, passage obligé pour se rendre au jardin et de là, à l’atelier. La pièce était agréablement décorée. Ça et là, quelques amphores et autres pièces de poterie témoignaient de la passion pour l’histoire de feu Eugénie de Rochediseux, sa grand-mère. Au milieu de la salle, le splendide piano à queue, immaculé grâce aux soins d’Aimery, n’avait pas émis une note depuis son décès trente ans plus tôt. Tout comme le phonographe qui attendait sagement, sous le portrait de la disparue. Dans cette pièce, qui avait autrefois accueilli les bals les plus prisés de la ville, ne résonnait plus guère que le bruit des bottines de Joséphine sur le parquet ciré.

La demoiselle traversa le jardin sans un regard pour les parterres de fleurs qu’elle connaissait par cœur. Elle longea le porche sous lequel était entreposé et amoureusement entretenu le cabriolet préféré de grand-mère Eugénie, et entra sans frapper dans l’atelier de son grand-père. La pièce était encombrée de toutes sortes d’objets hétéroclites, depuis le casse-noisettes jusqu’à la chaudière d’une locomotive, en passant par une pile à colonne de Volta. Aimery avait un jour eu le malheur de vouloir mettre un peu d’ordre dans ce capharnaüm, et jeté par erreur une solution apparemment indispensable qu’il avait prise pour du lait caillé. Ce que c’était peut-être, par ailleurs. Quoiqu’il en soit, Eustache l’avait définitivement banni de l’atelier, et le ménage s’en ressentait : tout était uniformément recouvert d’une impressionnante couche de poussière.

Du bruit provenait du fond de la pièce. Joséphine entreprit de se frayer un chemin dans cette jungle d’engrenages et de câbles. Au bout de quelques pas, elle fut contrainte de s’arrêter. L’un des volants en dentelle de sa jupe s’était accroché à une vis qui dépassait d’une chambre noire endommagée. La jeune fille détacha délicatement le tissu, et veilla sur le reste du chemin à resserrer jupe et jupons contre ses jambes pour éviter d’autres accrocs. Enfin, la silhouette dégingandée de son grand-père apparut, de l’autre côté d’une imposante structure de barres d’acier et de vérins que Joséphine avait toujours connu et dont l’utilité demeurait un mystère. Le vieil homme était penché sur sa table de travail, une lampe à souder à la main.

— Bonjour grand-père ! cria Joséphine pour couvrir le bruit de l’appareil.

Il lui fallut deux autres essais pour qu’Eustache l’entende et lève la tête vers elle. Aussitôt, son visage s’éclaira.

— Joséphine ! Comme je suis content que tu sois venue aujourd’hui ! Tu ne le croiras jamais !

Le vieil homme posa son outil sur la table et s’avança vers la jeune fille. Il lui prit les mains et les serra avec émotion.

— J’ai réussi ! déclara-t-il avec un sourire radieux.

— Ah oui ? répondit poliment Joséphine.

— Oui ! Je vais te montrer !

Sans attendre de réponse, il se retourna et se dirigea vers un appareil rangé le long du mur. La jeune fille le regarda faire avec un haussement de sourcils. Ce n’était après tout pas la première fois qu’il criait victoire, pour se rendre compte à chaque fois qu’il restait encore un problème à résoudre. Trente-cinq années de labeur, d’essais infructueux et de railleries. Certains garnements du voisinage avaient même été jusqu’à s’introduire par effraction dans la propriété pour couvrir les murs de l’atelier de graffitis moqueurs. Eustache s’était contenté de hausser les épaules avant de se remettre au travail. « Ce ne sont pas quelques imbéciles contrepèteries qui me dissuaderont d’accomplir mon devoir ! » Depuis des années déjà, la famille avait renoncé à convaincre le vieil homme de l’absurdité de ses recherches. Il refusait de voir même les preuves les plus évidentes. Il avait promis à sa bien-aimée de mener ses travaux à bien, quoiqu’on en dise, et il tiendrait sa parole même en dépit du bon sens. Même si elle n’était pas là pour le voir. A bout d’arguments, ses enfants avaient fini par baisser les bras. Au moins, il ne causait de tort à personne ; et puis, c’était toujours mieux que de rester à se morfondre dans sa chambre. Qui sait, peut-être même qu’il réussirait à inventer quelque chose d’utile dans un moment d’inattention.

Eustache souleva précautionneusement l’appareil. Il s’agissait en fait d’une caisse en bois, de la taille d’une petite valise, recouverte d’un vernis mordoré. Il passa ses bras dans les bretelles prévues à cette intention de façon à placer l’appareil sur son ventre. A l’avant était fixé un cadran de téléphone. Un écouteur reposait sur un socle suspendu du côté droit, tandis que le microphone était posé sur le dessus de la caisse, entouré de deux grandes antennes. Enfin, une manivelle sortait du côté gauche de l’appareil. Le vieil homme caressa tendrement le bois en murmurant :

— Ah, ma douce, tu vois, j’ai réussi, j’ai enfin réussi. Si seulement tu pouvais être là pour le voir.

Il essuya une larme et releva la tête vers sa petite fille, un sourire ému sur les lèvres. Puis il secoua la tête. L’heure n’était pas aux larmoiements. Il devait faire sa démonstration.

— Vois-tu, Joséphine, messieurs Hertz et Marconi ont montré depuis quelques années déjà comment émettre un signal électrique par les ondes radio. L’adapter à la transmission de la voix a été un jeu d’enfant. Il y a des années que j’ai résolu ce point-là.

Il marqua une petite pause.

— Enfin, presque. Il y a toujours eu tout un tas de parasites dans la communication, dont je n’ai jamais réussi à me débarrasser. Mais passons !

Il haussa les épaules avec un sourire et tapota sa caisse.

— La difficulté, c’était de trouver comment faire en sorte que ce signal arrive à la bonne personne ! Avec un seul appareil, pas de problème, mais comment faire s’il y en a plusieurs ?

Joséphine lui renvoya un regard dubitatif. Vraisemblablement, elle ne saisissait pas le problème. Il avança de quelques pas vers elle et expliqua doucement :

— Avec les fils, c’est facile, le signal n’a qu’un seul chemin qui s’offre à lui. Mais les ondes radio partent dans toutes les directions. S’il y a plusieurs récepteurs dans les environs, tous recevront le message. Et plus problématique encore, s’il y a plusieurs émissions en même temps, elles se brouilleront l’une l’autre. Mais j’ai trouvé la solution !

Il appuya cette affirmation d’un grand geste des bras.

— J’ai tout simplement remplacé les fils par les fréquences ! Ça a été un peu compliqué de mettre au point le dispositif de traitement du signal, mais j’y suis finalement parvenu.

Il fit jouer une petite glissière sur la caisse en bois pour l’ouvrir. La face avant s’écarta comme un battant de porte, laissant apparaître un méli-mélo de câbles.

— J’ai conçu cet appareil, qui sert à combiner le signal de la voix à la fréquence choisie pour l’émission. Et en réception, il débarrasse le signal de la fréquence porteuse pour redonner la simple voix. J’ai appelé ça le modulateur-démodulateur. Evidemment, cela demande de l’électricité. J’ai prévu cette manivelle ; il suffit de la tourner relativement rapidement pendant toute la durée de la communication pour alimenter l’ensemble.

Il se tourna ensuite vers le fond de la pièce, où était posé un gros appareil éventré.

— Ceci est un autocommutateur Strowger. C’est ce qui sert à mettre en relation les deux correspondants. Normalement, cela connecte les fils entre eux. Je l’ai légèrement modifié…

Il avança vers l’appareil pour pointer un petit dispositif muni d’antennes semblables à celles de la caisse.

— J’y ai connecté un autre modulateur-démodulateur, paramétré sur la même fréquence que celui que je porte. De cette façon, ces deux appareils peuvent communiquer entre eux comme s’ils étaient reliés par un fil. Il suffit que chaque couple de modulateur-démodulateur soit paramétré pour une fréquence différente, et le tour est joué !

Il s’arrêta, pensif, et précisa :

— Bien sûr, il faudra étudier avec soin les différentes fréquences attribuables. Lors de mon pénultième essai, il s’est passé quelque chose d’étrange. On aurait dit que le téléphone jouait de la musique. Du violon, je pense. Mais avec un bruit assourdissant qui l’accompagnait. C’était très… heu… étrange. Oui, oui, étrange. Je ne comprends pas ce qui s’est passé. Mais enfin, il a suffit que je change de fréquence pour que cela fonctionne sans problème. Je vais te montrer !

Avec enthousiasme, il referma sa caisse, puis attrapa l’écouteur qu’il porta à son oreille. Il donna trois tours de manivelle, puis composa un numéro sur le cadran, avant de recommencer à tourner de la manivelle avec entrain. Quelques secondes plus tard, un téléphone posé à quelques mètres de là se mit à sonner. Eustache tourna la tête vers Joséphine tout en suggérant :

— Tu veux bien décrocher ?

La jeune fille ne réagit pas. Le vieil homme arrêta la manivelle et regarda sa petite-fille, atterré. Elle était négligemment appuyée contre le mur, la tête baissée. Ses cheveux décorés de mèches rouges lui tombaient dans les yeux et dégringolaient le long de sa veste en jean. D’une main, elle maintenait serrés les multiples jupons de sa petite jupe grise qui lui couvrait à peine les cuisses, et de laquelle émergeaient ses deux longues jambes couvertes d’un legging vert. Ce dernier disparaissait au niveau des mollets sous de grosses mitaines en laine rouge qui couvraient le dessus de ses bottines. Elle ignorait son grand-père, totalement absorbée par le petit objet noir qu’elle tenait à la main.

— Joséphine ! appela Eustache, désespéré.

Elle leva les yeux vers lui, l’air étonnée.

— Mais enfin, je ne comprends pas ! se lamenta le vieil homme. Je suis en train de te montrer l’œuvre de toute ma vie, et toi tu ne regardes même pas ? Tu n’as rien à dire ?

La jeune fille haussa les sourcils puis esquissa un vague sourire.

— Oh mais si. Un téléphone portable. C’est chouette, papy, fit-elle tout en baissant à nouveau les yeux vers son I-phone flambant neuf.

 

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Photo de jamia54 publiée sous licence CC BY-NC-SA 2.0

 

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Auteur :

Autrice et lectrice, je vous parle de mes écrits et de mes coups de cœurs.

3 commentaires sur « L’inventeur »

    1. C’est vrai que c’est chouette, et en général on rigole bien. On a même commencé à s’attaquer à un recueil de toutes les nouvelles écrites lors de ces concours – on a halluciné en réalisant le volume que cela représentait…

      Aimé par 1 personne

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